Dépli de mémoire, la texture du souvenir

Edition, 71 pages, 2016

 
 

 

 Dépli de mémoire

La texture du souvenir

 

Deux histoires liées à des photographies ont été le point de départ du projet. D’un côté un corpus d’environ 3000 diapositives, des photographies prises par mon père entre 1978 et 2004. Il y a eu alors une nécessité de travailler avec cette matière redevenue brute par la disparition de son auteur. Explorer son contenu, tisser des liens allant au-delà du corpus même vers mes propres expériences et pour cela adopter une attitude personnelle de traitement des images. La numérisation a été un moyen de questionner leur matérialité. De l’unique au multiple, de la masse à la donnée. Ce transfert m’a permis de manipuler les photographies, de les apprivoiser. L’enregistrement de ce processus a donné lieu à la première vidéo d’un ensemble encore en développement.

De l’autre côté, j’ai été animée par le besoin de travailler sur une image disparue et la force créée par ce manque. J’avais donc à la fois cette masse d’images pour la plupart sans histoire et une histoire sans image photographique. Ainsi du mémoire à la vidéo, j’ai pu explorer ce besoin de reconstituer, de rendre l’image présente et même d’en montrer le processus. C’est la tension entre ces deux situations face à l’image et la mémoire qui étaient à la base d’un besoin de liberté dans l’organisation du mémoire. L’alternance de cours textes et de photographies ont permis de créer un environnement de pensée, un climat, où la réflexion émane de la multiplicité et du rapprochement, où les photographies et les textes ne sont pas des commentaires de l’un ou de l’autre mais deux façons égales d’aborder le sujet.

Le mémoire a été pour moi le lieu d’une exploration intérieure. Travaillant à donner accès aux expériences. Ce sont des récits tactiles ouvrant sur des réflexions liées à l’image et au souvenir, à l’acte de remémoration et de création. Puisque souvent, de ces instants essentiels sont nés des oeuvres. On y retrouve ainsi l’origine de travaux antérieurs. Certaines photographies présentes ont aussi pris une signification, une profondeur grâce à ce recueil. Alors que je les manipulais de-puis plusieurs années, c’est dans la juxtaposition qu’elles ont trouvé une force. Les quatre vidéos produites cette année émanent aussi de ces textes, créées simultanément au mémoire, comme un dialogue fertile, les deux se sont développés ensemble. On trouve enfin dans le mémoire un réservoir d’envies. Comme autant d’oeuvres potentielles. C’est un champ de réflexion qui s’ouvre, dans un mouvement allant autant vers l’extérieur que vers l’intérieur. Un terrain de recherche à étendre encore. Plusieurs lectures sont ainsi possibles, regard vers le passé, projection vers le futur. Photographies et textes qui se répondent, images qui se regardent.

Le thème du voyage est présent dans beaucoup d’aspects du travail, des photographies héritées qui sont pour la plupart arrangées en séries correspondant à un pays visité jusqu’aux des expériences relatées qui ont pour cadre un ailleurs dont l’empreinte est très forte. Autant dans le travail d’écriture que dans le travail vidéo je mets en jeu ces déplacements qui sont aussi internes qu’externes, considérant la mémoire comme un univers où l’espace et le temps se contractent et dans lequel on peut voyager. Il s’est agi dans le mémoire de rendre intelligible cette caractéristique d’une manière non pas théorique mais pratique et personnelle. Cependant la base de ces récits part d’une réflexion sur le monde contemporain où nos modes de communications, d’échanges, d’enregistrement nous offrent des possibilités qui doivent être questionnées.

Il s’agit de la construction d’une identité. Le corps est mis en jeu, il y est questionné dans ce qu’il a de malléable, dans sa fragilité ou sa résistance. Il est le véhicule des émotions, subi des intrusions, opère des transferts. C’est le témoin premier, le lieu d’expression de l’instinct. Je tente de donner une présence au vide. Montrer l’insaisissable, ces espaces interstitiels où s’échangent des fluides, des énergies, une matière en mouvement. Considérer la mémoire comme une chose organique et perméable. Déceler du sens dans l’oubli, dans l’absence d’information, dans la coïncidence. Enquêter sur la trace, les restes, les permanences et les glissements.